nov 14
JustineNon classé, Vie d'artiste Albeniz, arrangement, de Falla, duo, espagnol, orchestre, partition, quatre mains, transcription
Cette année notre Duo a été invité à la soirée de Gala du Cercle Musical de Cannes en septembre pour un concert bien particulier: ce devait être des oeuvres de caractère espagnol.
Cela parait facile à concevoir, mais il nous a quand même fallu plusieurs jours pour décider d’un programme intéressant, et de nombreuses heures de travail pour en terminer la préparation. Bien sûr, nous avions le choix dans le répertoire orchestral dont il existe des transcriptions pour piano à quatre mains: España de Chabrier, le Cappricio Espagnol de Rimski-Korsakov ou la Jota Aragonese de Glinka. Une bonne option, mais aucun compositeur vraiment espagnol au programme! Et quand on se tourne vers De Falla ou Albeniz, par contre, il n’y a que la Pavana-Capricho d’Albeniz, qui ne représente pas particulièrement le folklore et les danses ibériques. Pour réussir un programme un peu plus exotique, nous n’avions pas d’autre alternative que d’arranger nous même les oeuvres les plus typiques: la Danse du Feu de De Falla et 4 extraits de la Suite Espagnole d’Albeniz (Granada, Sevilla, Cadiz et Asturias).
Nous n’avions jamais arrangé si sérieusement ni l’un ni l’autre et il fallait donc se jeter à l’eau devant une feuille de papier blanche pleine de promesses… mais aussi de doutes.
La Danse du Feu n’était pas la tâche la plus difficile, puisqu’il existe la version pour piano seul, mais l’original est pour orchestre. Le plus logique était donc d’utiliser la partition pour piano seul comme base et profiter des possibilités du piano à quatre mains en l’enrichissement des voix de divers instruments de l’orchestre.
Je n’avais pas la partition d’orchestre et ne l’ai pas achetée, pensant qu’il était plus spontané et plus exact au plan auditif de me baser sur un enregistrement: je pouvais ainsi retranscrire au piano les voix qui ressortent le plus à l’oreille. Grâce à la technologie moderne, j’étais donc au piano devant ma partition avec mon Iphone et un enregistrement de Daniel Barenboim sur Youtube, que je pouvais arrêter et repasser à loisir afin d’être le plus exacte possible. Il fallait également respecter le timbre de chaque instrument, ce qui n’est possible au piano qu’en changeant de nuance, mais aussi de registre. Dans le cas du quatre mains, il faut d’ailleurs savoir profiter de la richesse de l’ambitus du piano, c’est à dire rajouter ou enlever des octaves selon la dynamique ou de l’intensité de la version orchestrale afin de l’imiter.
Pour Albeniz, le problème était différent, puisque ce sont 4 oeuvres pour piano à 2 mains, et bien sûr nous ne pouvions pas nous contenter de les retranscrire sur une partition pour quatre mains: ce serait trop simple et aurait sonné un peu « maigre » pour autant de doigts! Se limiter à écrire certaines voix comme la mélodie à l’octave était aussi un peu primitif. Il fallait donc nous lancer, et oser enrichir le texte, ce qui équivaut pratiquement à réaliser une orchestration. Le plus commode au départ était de développer les harmonies (par exemple, les tierces et sixtes sont toujours utiles si elles sont bien placées), puis éventuellement rajouter des voix rythmiques en se basant sur les accords, mais bien sur sans jamais modifier la mélodie principale. Comme notre travail était d’écrire un arrangement et non une paraphrase, nous devions avant tout prendre soin de respecter le caractère des oeuvres sans les transformer en morceaux de bravoure à quatre mains, ce qui aurait été une insulte à Albeniz dont la musique est certes typiquement espagnole et brillante mais jamais superficielle!
Bref, ce travail intense nous a appris énormément sur cette technique. L’avantage était également qu’après tant d’heures consacrées à ces oeuvres, nous les connaissions sur le bout des doigts (dans les 2 sens du termes, pour des pianistes!
), et cela nous a ouvert la porte sur un monde que nous connaissions que bien peu, celui de l’écriture. Malgré les heures passées à composer les devoirs d’harmonie, il y a quand même une différence quand cela doit être interpreté en public. Et maintenant que nous avons pénétré dans l’univers si intéressant de la transcription, notre seule envie est de continuer!!
avr 05
JustineVie d'artiste coordination, doigtés, duo, exécution, phrasé, répertoire, sensibilité
Jouer en duo n’est pas simple. En novembre dernier j’ai répondu à une interview en anglais sur le blog « All Piano » : vous allez voir que si jouer à deux n’est pas simple du tout mais très intéressant !
Voici la traduction française de cette interview
AP: Qu’est ce qui vous a attiré au repertoire en duo?
JV: Mon partenaire en duo est également mon partenaire dans la vie. Etant un couple de pianistes, nous étions naturellement attiré par le répertoire en duo, probablement pour pouvoir partager encore plus d’émotions ensemble. Dès nos premières heures de travail en tant que duo nous nous sommes rendu compte que nous avions beaucoup d’idées en commun, que nous pouvions nous comprendre et nous compléter musicalement, ce qui n’est pas toujours facile à trouver chez un partenaire en musique de chambre. C’est ainsi qu’après nos premiers concerts et nos premières expériences nous avons décidé de continuer à jouer ensemble sérieusement et avons créé le Duo Pianissimo.
AP: Avez vous une oeuvre préférée ou un compositeur de prédilection?
JV: C’est une question difficile pour n’importe quel musicien. Nous n’avons pas « une » oeuvre préférée, nous jouons en général des pièces que nous aimons beaucoup, donc il est difficile de dire laquelle nous apprécions le plus. Jusqu’à maintenant je dirais que « notre » oeuvre de prédilection est la Rhapsodie Espagnole de Ravel parce qu’elle représente parfaitement notre duo: une oeuvre de caractère espagnol écrite par un compositeur français – Daniel est espagnol et je suis française. D’autre part, c’est un chef d’oeuvre tout en harmonies et couleurs extraordinaires, et toujours la garantie d’un accueil chaleureux du public.
AP: Interprétez vous toujours la partie primo ou alternez-vous avec votre partenaire? Votre répertoire est-il à deux pianos ou à quatre mains?
JV: Jusqu’à maintenant nous n’avons pas eu la chance de pouvoir jouer à deux pianos car, avant tout, nous avons besoin de deux pianos pour travailler, ce qui n’est pas toujours facile à trouver. De toutes façons les organisateurs de concerts se plaignent déjà de devoir louer un piano, imaginez les commentaires si nous en demandons deux! C’est pourquoi nous n’avons pas encore commencé à apprendre ce répertoire en particulier, mais cela reste bien sûr dans nos projets. Dans nos programmes à quatre mains, nous alternons pour avoir la sensation et l’expérience de jouer les deux parties, cela aide à mieux comprendre ce que l’autre doit faire.
AP: Quelle est votre méthode de travail en duo? Apprenez vous les oeuvres ensemble dès le début? Comment travaillez vous l’homogénéité du jeu? Avez vous un professeur?
JV: Nous apprenons toujours les oeuvres ensemble dès le début. Notre idéal est que cela sonne comme s’il n’y avait qu’ un seul pianiste, et je ne connais aucun pianiste professionnel qui commencerait à apprendre une nouvelle pièce en jouant les mains séparées. Tout doit devenir un réflexe, ce qui demande de nombreuses heures de travail commun. Pendant un concert, il faut être capable de gérer n’importe quel accident, par exemple les problèmes en tournant les pages… Nous travaillons normalement les oeuvres en détails, au début très lentement pour régler les problèmes de doigtés compliqués, de pédale, ou fixer les arrangements que nous créons pour rendre certains passages plus pratiques d’exécution -souvent, les compositeurs ont l’air de s’amuser à faire croiser les mains dans des positions biscornues ou faire répéter la même note par les deux pianistes… Ensuite, nous devons sécuriser les endroits ou il y a le risque de ne pas jouer ensemble (par exemple les accords), nous avons de différentes manières de régler ces problèmes. Enfin, dès que tout ces problèmes techniques sont réglés, nous nous concentrons sur le phrasé et l’interprétation de l’oeuvre. Bref, tout cela prend du temps!
Nous n’avons pas de professeur actuellement mais nous avons reçu au départ les conseils de Rolf Plagge, un excellent pianiste qui enseigne au Mozarteum de Salzburg, qui est lui-même membre du Duo Queen Elizabeth qu’il a créé avec Wolfgang Manz. Il a donc beaucoup d’expérience de ce répertoire et nous a appris les bases essentielles du travail en duo qui n’a rien à voir avec le piano solo.
AP: Quels problèmes avez-vous qu’un pianiste soliste ne rencontrerait pas?
JV: Comme je le disais plus haut en mentionnant les réflexes, le plus difficile du piano à quatre mains est la coordination. Beaucoup de gens pensent que jouer en duo est plus simple qu’en solo parce qu’on a la partition. Ce n’est pas le cas, et j’aurais même tendance à penser que c’est en fait plus compliqué que le piano solo: on n’est pas seul, quoique l’on fasse (positivement et négativement parlant) peut influencer le partenaire, à l’opposé du piano solo où l’on a plus de liberté. La partition est d’une grande aide mais personnellement je ne lis pas vraiment le texte parce qu’il vaut mieux déjà le connaitre par coeur. Je lis en général quelques annotations que nous écrivons pour l’interprétation d’une oeuvre ou pour des passages dangereux qui demandent beaucoup d’attention. Un concert exige une grande concentration, on ne peut pas se laisser aller un instant.
AP: Avez-vous des conseils que vous aimeriez donner à d’autres duos de pianistes?
JV: De nombreux pianistes veulent jouer le répertoire en duo avec un ami pour un concert, et certains pensent à abandonner leurs projets de pianiste soliste pour créer un duo car c’est soi-disant plus facile et moins stressant. Ce n’est qu’une première impression! Bien sûr, n’importe quel pianiste professionnel peut trouver un partenaire et jouer pour le plaisir. A mon avis, si l’on veut être professionnel dans ce registre, c’est aussi difficile que le piano solo, requiert les mêmes heures de travail ou même plus. Par exemple, si l’on a un passage difficile, on ne peut pas se contenter de le travailler comme si on devait le jouer seul et aller le vérifier une ou deux fois avec le partenaire pour voir si ça fonctionne. Le travail doit être fait très en détails, sinon l’auditeur pourra se rendre compte de n’importe quel décalage. Il faut aussi trouver des mouvements ou des signes pour assurer l’homogénéité. Je recommande également de discuter ensemble des problèmes d’interprétation, plutôt que de laisser l’un des deux décider et tout imposer à l’autre. Après tout, une interprétation en duo est la création et l’expression de la sensibilité de deux musiciens – c’est bien ce qui en fait son intérêt et son charme.
AP: Dites-nous quand serons vos prochains concerts. Avez vous le projet de réaliser un CD?
JV: Nos prochains concerts seront à Bollullos del Condado (Huelva, Espagne) le 1er décembre, en mars 2010 à Paris et au Festival Cziffra de Unieux puis en septembre 2010 à Cannes. Nous avons des projets de concerts au Mexique et à Dubai mais ce n’est pas encore confirmé. Nous n’avons pas encore le projet de réaliser un CD car j’étudie encore un Master de piano solo au Mozarteum de Salzburg, Daniel travaille comme professeur et doit préparer prochainement des examens très importants, nous n’avons donc pas encore eu le temps. Par contre, nous avons de nombreux enregistrements live de nos concerts.
AP: Merci, Justine, de nous avoir consacré votre temps et nous avoir amené à connaitre la vie quotidenne du Duo Pianissimo.
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